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L'Œil qui voit
Science-fiction20 minutes de lecture
Le carrelage sentait le désinfectant du vendredi, l'ammoniaque par-dessous, et, très loin sous les deux, la trace grasse d'un café renversé onze jours plus tôt entre le pied du bureau et la plinthe. Personne ne l'avait nettoyé. Aira gardait cette odeur comme on garde une date.
Il était couché sous le bureau, la tête sur les pattes antérieures, l'œil bleu ouvert, l'œil vert mi-clos. Le soleil de septembre entrait de biais et posait des rectangles pâles sur le sol. Un des rectangles atteignait sa hanche. Il était tiède. C'était son état préféré — pas le sommeil, cette coupure brutale du flux, mais ce seuil où le monde continuait sans rien lui demander.
Au-dessus de lui, les pieds de Léa. Chaussures retirées, chaussettes grises, un talon qui frottait l'autre quand elle lisait quelque chose qui l'agaçait. Le stylo entre les dents : il entendait le plastique céder, un cran, puis un autre.
Il connaissait son odeur mieux que sa propre odeur. Savon, café, cette molécule de fatigue qui montait vers seize heures et virait à l'aigre. Depuis trois semaines, une autre s'était ajoutée, plus fine, qu'il n'arrivait pas à ranger. Elle apparaissait quand elle le regardait longtemps.
Léa posa son mug sur le bureau, sans le regarder.
« Tu veux sortir, Aira ? »
La séquence phonétique arriva d'abord. Elle était vieille comme lui. Elle ouvrait le tiroir de la laisse, l'herbe mouillée du parc Delaunay, l'odeur de rouille de la grille. Son corps avait déjà commencé à se lever : les épaules, l'avant-train.
Puis quelque chose se mit en travers.
Tu veux.
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